Les concombres de mer, ces mal-aimés

Les concombres de mer, ces mal-aimés

Combien de fois ai-je entendu des plongeurs parler avec dégoût de ces boudins obscurs et étranges qu’on trouve régulièrement sur les fonds marins, immobiles à première vue ? Malgré leur allure peu ragoûtante et leur apparente simplicité, les concombres de mer cachent bien des surprises. Redonnons-leur la place qu’ils méritent !

Photo par Ahmed Abdul Rahman

1/ Des cousins des étoiles de mer

Les « concombres de mer », avec quelques 1700 espèces (connues), constituent un groupe très ancien : les premiers seraient nés il y a plus de 485 millions d’années. A titre de comparaison, le genre Homo est apparu il y a 2,5 millions d’années, Homo sapiens il y a 300 000 ans tout au plus.

Plus scientifiquement appelés « holothuries », ils sont des cousins des étoiles de mer, mais également des oursins, ophiures et autres crinoïdes qui appartiennent tous à l’embranchement des échinodermes (du grec « echinos » = hérisson; « derma » = peau).

https://www.zoologie-uclouvain.be/docs/syllabus-interactif/echinodermes.pdf. De haut en bas et de gauche à droite : ophiure, étoile de mer, oursin, holothurie, crinoïde

On peut citer parmi leurs points communs :

  • Une symétrie dite « pentaradiée », c’est-à-dire d’ordre 5 (les étoiles de mer ont bien 5 bras n’est-ce pas ?), sur laquelle peut se superposer une symétrie bilatérale comme pour les concombres de mer
  • un squelette intradermique, soit couvert d’une peau. Il est fait de carbonate de calcium et possède une structure particulière en forme de plaques
  • Un système aquifère (ou ambulacraire) qui leur permet d’intégrer l’eau et de s’en servir pour leur déplacement via un mécanisme assimilable à un circuit de pompes hydrauliques. Par des changements de pression, les podia (ou pieds ambulacraires) munis de ventouses se déplacent. Ce système locomoteur aussi original que fascinant vous est brièvement expliqué dans la vidéo ci-dessous.
Le système ambulacraire chez les Echinodermes résumé en 2 minutes

Au sein des échinodermes, les holothuries sont facilement reconnaissables à leur corps vermiforme, mou, d’une longueur moyenne de 10 à 30 cm, ce qui leur a valu le surnom de « concombre de mer ». Selon l’endroit, on les appellera également « bêche-de-mer » ou « Rori ». Les holothuries portent sur leur extrémité antérieure une dizaine de tentacules buccaux qu’elles utilisent pour s’alimenter de microparticules.

https://www.larousse.fr/encyclopedie/data/images/1001178-Holothurie_actinopode.jpg
schéma d’une holothurie, source Larousse

Sous l’appellation « concombres de mer » se cache une vraie diversité. Certaines espèces peuvent mesurer jusqu’à trois mètres de long comme Synapta maculata, également connue sous le nom de cordon mauresque, qu’on trouve à la Réunion. Si la plupart des holothuries sont de couleur obscure, certaines arborent des couleurs flamboyantes comme la « pomme de mer » Pseudocolochirus violaceus visible dans l’océan indien.

Pseudocolochirus violaceus
Pseudocolochirus violaceus

2/ Un rôle écologique primordial

Comme pour les éponges dont je vous parlais dans un précédent article, les concombres de mer font partie de ces espèces extrêmement importantes dont on sous-estime le rôle dans nos écosystèmes. On en distingue deux types en fonction de leur mode d’alimentation :

Les « suspensivores » qui captent les particules en suspension à l’aide des tentacules arborescents entourant leur bouche. Dans cette catégorie, on trouve le fameux « lèche-doigt » dont vous comprendrez vite le nom en le regardant s’alimenter.

Le festin du lèche doigt

Les « détritivores » qui « broutent » le substrat rocheux ou avalent le sable avant d’en rejeter très élégamment des boudins de sédiments.

Holothurie détritivore

C’est cette seconde catégorie qui nous intéresse particulièrement. Les « détritivores » sont un peu nos « vers de mer », et jouent un rôle dans les océans aussi important que celui des vers de terre sur le continent. Leur activité permet de mélanger le substrat tout en recyclant les matières organiques du sol des océans, elle limite l’accumulation de matière en décomposition, permet de favoriser la pénétration de l’oxygène dans les couches du fond des océans, et a même un rôle clé dans la lutte contre les parasites et autres agents pathogènes. Ce rôle crucial de « bioturbation » a été mis en évidence dans une étude très récente réalisée en Australie sur la grande barrière de corail : les chercheur.euses ont calculé à l’aide d’observation par drone que sur une surface de 18 km², les concombres de mer traitent (et rejettent) l’équivalent du poids de 5 tours Eiffel. Rien que ça ! Les concombres de mer déterminent ainsi l’habitat de nombreuses espèces et leur rôle fonctionnel dans les récifs coralliens est susceptible d’être bien plus important que ce que nous pensions. Les études sur ce sujet ne font que commencer.

3/ Ils ne respirent pas par la bouche

Vous l’avez peut-être remarqué dans la vidéo juste au dessus, l’anus de l’holothurie s’ouvre et se ferme à intervalles réguliers. Cela lui permet de pomper l’eau dont l’oxygène est ensuite transféré à son système respiratoire. On peut donc le dire : le concombre de mer respire par son anus… Le monde vivant a décidément toujours de quoi surprendre !

4/ Se défendre quand on est un concombre de mer

Imaginez, vous êtes un concombre de mer : en cas d’attaque vous pouvez vous déplacer, si vous êtes très rapide et en forme, à 90 cm/heure. Dans ces conditions, la fuite est impossible. Que vous reste-t-il pour vous défendre ? Être inventif. C’est là que vous dégainez votre arme secrète : les « tubes de cuvier ».

https://www.picture-worl.org/_media/img/large/bohadschia-vitiensis--semper-1868.jpg
Holothurie expulsant ses tubes de cuvier

Ce sont des filaments de collagène que l’animal accumule dans son corps et éjecte en cas de menace. Au contact avec l’eau, les tubes de cuvier se dilatent (jusqu’à 20 à 30 fois) : ils deviennent extrêmement gluants et libèrent des toxines nommées « holothurines ». Une fois ses tubes de cuvier expulsés, le concombre de mer a la faculté de les régénérer.

Note importante : ne vous avisez pas de jouer avec les concombres de mer comme certains enfants ont pu le faire. Outre les effets délétères pour les animaux, des cas de cécité auraient été recensés suite à des contacts avec ces fameuses toxines…. Puissant le concombre de mer !

Note 2 : le pokémon Comcombaffe avec son attaque « Expuls’Organes » est directement inspiré du concombre de mer et de ses tubes de cuvier. Un argument de poids pour parler biologie marine aux enfants…

5/ Des hôtes bien particuliers

S’il y a bien une chose à savoir sur les concombres de mer, c’est qu’ils sont des hôtes très particuliers. Des petits crustacés vivent sur leur derme. Jusqu’ici rien de choquant. Mais savez-vous que l’holothurie vit également en association avec de petits poissons qui trouvent refuge… dans son anus ! On n’aurait effectivement pas idée d’aller chercher à cet endroit… Pour information et contrairement à ce que l’on pouvait croire, le poisson ne se nourrit pas du contenu de son hôte mais sort la nuit pour s’alimenter.

Association aurin (poisson) / holothurie

6/ L’avenir de certains implants passe par les concombres de mer

Encore une fois, la nature a tout à nous apprendre. Les concombres de mer disposent d’une parade supplémentaire pour se défendre en plus des tubes de cuvier cités plus haut : un tissu mou capable de se contracter pour se durcir considérablement et former une véritable armure. Dans une logique de biomimétisme, les chercheurs s’inspirent de cette faculté extraordinaire pour créer des implants pouvant, sur le même principe, perdre de leur rigidité au contact avec un milieu aqueux. L’objectif ? Faciliter leur mise en place mais leur permettre par la suite de se fondre complètement dans leur environnement.

https://doris.ffessm.fr/var/doris/storage/images/images/individu-marron-dans-une-grotte-26812/227505-1-fre-FR/holothuria_sanctori-joh51_image1200.jpg

7/ Quand l’holothurie se redresse

On imagine toujours les holothuries couchées sur le fond. C’est une autre affaire au moment de leur reproduction. Les holothuries sont des êtres sexués bien que certaines espèces soient hermaphrodites. Au moment du rut, mâles et femelles redressent leur anus pour expulser dans l’eau leurs gamètes. Le fait de s’élever est tout à fait logique puisque sans cela, les gamètes seraient projetés au niveau du sol. Ce type de fécondation explique notamment pourquoi ces animaux ont tendance à vivre de manière grégaire (en groupes). S’ils étaient trop éloignés les uns des autres, les rencontres entre gamètes seraient bien trop rares pour assurer la survie de l’espèce.

standing sea cucumber
Holothurie libérant ses gamètes

Une fois la fécondation effectuée, les œufs donnent naissance à des larves nageuses qui par métamorphoses formeront les concombres de mer.

Différents stades de développement larvaire de l’espèce Holothuria polii, issue de l’étude Artificial reproduction of Holothuria polii: A new candidate for aquaculture

Chose étonnante, de nombreuses espèces de concombres de mer sont également capables de reproduction asexuée par un mécanisme de scission : l’animal s’étire avant de se scinder en deux pour former deux être identiques. Les parties manquantes de chacun des deux êtres sont ensuite régénérées en quelques semaines.

8/ Des holothuries qui nagent. Ça n’existe pas, ça n’existe pas. Eh ! Pourquoi pas ?

On découvre de nouvelles espèces d’holothuries chaque année. Les récentes possibilités de séquençages de génomes y contribuent beaucoup : elles ont amené à finalement distinguer des holothuries d’apparence très proches. Mais plus encore, l’avancée dans l’exploration des abysses nous offre l’opportunité de décrire des espèces complètement nouvelles. Et pour cause : à plus de 1000 mètres de fond, les holothuries représenteraient plus de 90% de la biomasse ! Et on les retrouve comme cela jusqu’aux plus grandes profondeurs, comme en témoignent les expéditions menées dans la fosse des Tonga à plus de 11 000 mètres. Soyons lucides et humbles : notre connaissance actuelle des concombres de mer est très limitée. L’exemple le plus frappant en est la découverte récente d’espèces… nageuses !

Alors qu’on définissait toutes les holothuries comme des organismes « benthiques », c’est-à-dire vivant au fond des océans, des scientifiques ont découvert des espèces qui sont à l’inverse pélagiques : elles se meuvent dans la colonne d’eau et sont capables de nage active ! Vous n’imaginiez pas cela d’un concombre de mer ? Moi non plus… Jusqu’à ce que je découvre que ces espèces se sont adaptées pour disposer d’un « velum », un appendice dédié à la nage… En images ci-dessous, découvrez celle qu’on surnomme « Headless Chicken Monster », qu’on pourrait traduire par « monstrueux poulet sans tête » (je n’ai pas vraiment vu le côté « poulet » mais votre imagination fera peut-être mieux le travail que la mienne). Notez la transparence de son corps qui laisse apparaitre son tube digestif.

Enypniastes eximia, de la nouvelle famille des pélagothuridés, source NOAA
Le « headless chicken monster » filmé par la NOAA en décembre 2017, golfe du Mexique

9/ Rhinocéros et holothuries, malheureusement le même combat…

Sous l’eau, les étoiles de mer sont les principales prédatrices des concombres de mer. J’ai bien dit sous l’eau. De manière générale, leur plus grand prédateur, et de très loin, c’est (encore une fois) l’humain.

Les holothuries sont extrêmement prisées dans certaines régions du monde. En Chine, elles sont consommées depuis de nombreux siècles : gonades séchées, intestins fermentés… Bon appétit.

https://cdn.shopify.com/s/files/1/0248/9250/6146/products/arctica-food-AF-banner3_800x.jpg?v=1582752357

Elle sert comme plat mais également comme remède traditionnel. On lui confère des vertus anti-fongiques, anti-tumorales, mais aussi et surtout aphrodisiaques : on doit pouvoir affirmer que la forme de la bête n’y est pas pour rien… Tout cela serait anecdotique si cela n’avait des conséquences désastreuses. Face à une demande asiatique croissante, de nombreux pays ont vu dans le concombre de mer une ressource facilement exploitable et très rentable. Quand on sait qu’il peut se revendre jusqu’à 300 euros le kilo… Dans certains endroits, les ressources ont été dilapidées en raison de l’absence de quotas, dans d’autres comme en Nouvelle Calédonie le braconnage est apparu. Un certain nombre d’espèces d’holothuries, parmi les quelques 60 exploitées dans le monde, ont d’ores et déjà intégré la triste liste rouge de l’UICN des animaux menacés. Pour les territoires français, c’est surtout Saint Pierre et Miquelon qui est concerné. Alors que moins de 500 tonnes de concombre de mer y étaient capturées de 2008 à 2014, la production a atteint quelques 1400 tonnes pour l’année 2018. En 2019, l’Ifremer a clairement exprimé le besoin de réduire les captures pour permettre de les préserver. Après ce qui vous a été expliqué plus haut, vous comprenez mieux l’urgence. Dans les récifs coralliens des Comores et de Madagascar par exemple, la chute du nombre d’holothuries a eu pour conséquence très nette un durcissement des fonds marins.

File:Dried sea cucumber.jpg - Wikimedia Commons
Holothuries séchées destinées à la consommation humaine

Heureusement, il semble qu’un début de prise de conscience ait eu lieu. Depuis 2019, 3 espèces d’holothuries parmi les principales commercialisées ont été inscrites à la CITES (Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages en danger), ce qui oblige à l’obtention d’un permis justifiant de leur exploitation raisonnée pour les vendre. En Polynésie, un test appuyé par l’Ifremer débuté en juillet 2020 doit permettre d’évaluer la faisabilité de l’élevage d’holothuries : cette piste de l’aquaculture, appuyée par la FAO, est aujourd’hui privilégiée afin d’éviter une surexploitation. Elle est par ailleurs intéressante d’un point de vue économique puisque les concombres de mer n’ont pas besoin d’être nourris, écologique car leur réintroduction dans les lieux surexploités apporte un bénéfice écosystémique et enfin social, car elle permet à certaines populations d’accéder à des revenus décents tout en préservant leur territoire. On peut citer à ce sujet Madagascar et Zanzibar où des initiatives d’aquaculture « responsable » d’holothuries se développent. A défaut d’arrêter toute pêche et consommation animale non nécessaire (laissez-moi rêver), limitons les dégâts et trouvons des solutions pérennes.

Vous l’aurez compris, on a tendance à se désintéresser d’animaux comme les concombres de mer de manière très injuste. Ce ne sont pas les plus charismatiques des êtres vivants, certes. Pour autant, j’espère vous avoir convaincu.es de les regarder autrement et de la nécessité de nous mobiliser pour leur protection. Pour celleux d’entre vous qui souhaitent aller plus loin, je vous recommande vivement cette conférence de Nadia AMEZIANE, professeure du Muséum National d’Histoire Naturelle, dédiée aux holothuries. Elle m’a servi de base pour l’écriture de cet article : https://www.youtube.com/watch?v=HyjBxaKrH0w

8 thoughts on “Les concombres de mer, ces mal-aimés

  1. Bonjour
    Merci pour cet article: j’ai appris beaucoup de choses. C’est très intéressant et bien écrit. Effectivement, dorénavant je regarderai les concombres de mer différemment.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Back to top